La naissance d’une ville de compagnie

La naissance d’une ville de compagnie : Isle-Maligne (1924-1936)

En 1912, James Buchanan Duke, un riche industriel américain, fait l’acquisition des droits d’exploitation de la rivière Grande Décharge. Son rêve : y aménager l’une des centrales hydroélectriques les plus puissantes au monde! En quête de capitaux et d’acheteurs de l’électricité qui y sera produite, il s’associe à William Price III. La Duke-Price Company nait de cette union d’affaires. Les travaux de construction de la centrale débutent en 1923.

Ce « monstrueux » projet attire des milliers de travailleurs aux origines multiples. Certains arrivent du Nouveau-Brunswick, d’autres de l’Ontario ou des États-Unis. Près du tiers proviennent d’Europe. Les travailleurs immigrés et leurs proches sont logés sur le Plateau situé au sud de la rivière. Ce camp de travailleurs offre des services comme un magasin, une banque, un bureau de poste, un petit hôpital ainsi qu’une école. Quelques années plus tard, un autre camp, Toonerville, est aménagé tout près.

Isle-Maligne est officiellement incorporé le 15 mars 1924. Ses premiers résidents, les patrons et cadres de la compagnie, sont logés dans ce que la population appellera le Quartier des boss. À l’époque, il s’agit, ni plus ni moins, d’une rue et de sept petites maisons qui se trouvent à 200 mètres de la centrale. Un grand escalier, L’escalier des boss, reliera cette rue au chantier, permettant aux cadres de s’y rendre en moins de deux!

Au milieu des années 1930, la compagnie a peu développé la ville et ses services. Sous la pression du gouvernement du Québec, qui l’oblige à respecter la loi, un premier véritable développement résidentiel s’effectue : le quartier Centre voit le jour. Des édifices publics de services sont alors construits : l’hôtel de ville (où se trouve l’Odyssée des Bâtisseurs), l’école, l’église et son cimetière. Au moment de l’ouverture de l’aluminerie d’Alma, en 1942, deux autres quartiers se joignent à ceux déjà existants, soit le quartier Talbot, s’étendant sur la rive nord de la rivière, et le quartier Dequen, sur l’ancien site du camp de travailleur le Plateau.

Maison_web

D’hôtel de ville… à la Maison des Bâtisseurs

En 1962, les villes d’Isle-Maligne, Riverbend, Naudville et Saint-Joseph d’Alma fusionnent pour former la nouvelle ville d’Alma. C’est la première fusion municipale du genre. L’hôtel de ville d’Isle-Maligne voit donc obligatoirement sa vocation modifiée. Dix ans s’écoulent avant que le gouvernement du Québec devienne propriétaire de l’édifice. La sûreté du Québec et différents ministères y emménagent successivement. Puis, les locaux de l’ancien bâtiment multifonctionnel attaché à la ville de compagnie abritent l’organisation des Jeux du Québec en 1999 et Tourisme Alma de 1999 à 2002.

La Société d’histoire du Lac-Saint-Jean (SHL), fondée en 1942, loge alors au centre-ville d’Alma, derrière l’église Saint-Joseph. Elle se résume en un petit centre d’archives et utilise une salle d’exposition pour y diffuser les premières pièces de sa collection. Petit à petit, la SHL se fait un nom. Elle anime le milieu, développe un service éducatif très apprécié pour la qualité de ses activités et mène plusieurs actions associées à la conservation et la mise en valeur du patrimoine. Son conseil d’administration entreprend, dès 1989, mais surtout à partir de 1993, des démarches pour déménager ses activités dans l’ancien hôtel de ville d’Isle-Maligne.

Véritable joyau architectural, ce dernier se détériore à vue d’œil. Après une dizaine d’années d’effort de travail de sensibilisation, de concertation et de recherche de financement, le projet d’installation se concrétise en 2003.

La Maison des Bâtisseurs, nouvelle appellation de l’édifice, permet à la SHL de doubler son étendue et de développer un carrefour de services culturels et touristiques accessibles. Elle comprend des bureaux administratifs et de services ainsi que des aires de traitement, de conservation et de consultation des archives conformes aux normes des Archives nationales du Québec. De plus, elle offre des salles d’expositions permanentes et temporaires avec des espaces éducatifs et de collections qui mettent en valeur le savoir-faire des gens d’ici.

La Maison des Bâtisseurs, jadis un lieu de rencontre pour tous les gens, retrouve sa vocation initiale. Elle permet maintenant à la collectivité régionale de profiter d’un équipement culturel de qualité, dans un lieu dédié à la conservation et à la diffusion de la culture. Elle est un attrait touristique incontournable, pour quiconque s’intéresse à l’histoire et au patrimoine du Saguenay-Lac-Saint-Jean.

La religion, les services et les loisirs

À l’époque, l’une des particularités d’Isle-Maligne est son caractère œcuménique. Ses résidents, qu’ils soient chrétiens, protestants ou même orthodoxes, se voisinent en toute harmonie. L’Église catholique et la chapelle protestante sont à quelques minutes de distance alors que le cimetière compte deux sections, l’une réservée aux catholiques, l’autre aux protestants. Au Canada, on ne retrouve qu’un autre cimetière du genre en Alberta.

Avant la fondation de la paroisse, les catholiques se rendent soit à Saint-Joseph d’Alma ou à Saint-Cœur-de-Marie pour recevoir les services religieux. En 1937, le diocèse érige la nouvelle paroisse de Notre-Dame-Des-Sept-Douleurs, sur le territoire d’Isle-Maligne. Les premiers offices religieux ont lieu dans le sous-sol de l’école Sainte-Marie qui est connu aujourd’hui sous le nom de Centre Léon-Juneau. La construction de l’église et du presbytère ne débute qu’en 1938. Quelques années plus tard, le couvent Notre-Dame est construit. Avant la construction de la chapelle Emmannuel Church, en 1947, les protestants se recueillent dans un petit camp du côté nord de la rivière. Cette ancienne chapelle protestante, connue aujourd’hui sous le nom de Cabotière, loge actuellement l’administration de la Véloroute des Bleuets.

Outre le couvent, d’autres écoles voient le jour à Isle-Maligne : Jean Dequen (Quartier Dequen) et Fredeau-Duchesne, du côté nord de la rivière. Peu de commerces font des affaires à Isle-Maligne, un trait caractéristique des villes de compagnie. À une époque, on y retrouve un magasin général, une pharmacie et un cabinet de médecin. Dans le secteur Talbot, une petite Banque de Montréal est construite. Enfin, en 1958, un homme d’affaires fait construire un hôtel de vingt-cinq chambres : le Manoir du Rocher. Celui-ci sera ensuite converti en résidence de personnes retraitées, puis démoli récemment.

Si les commerces sont peu présents, les sports et loisirs occupent une grande place. L’Organisation des Terrains de Jeux (OTJ) y structure les loisirs : baseball, tennis, piscine, curling extérieur, hockey, etc. Une troupe de scouts y est bien active. On y retrouve aussi des associations de chasse et pêche et de tir au fusil. Enfin, des organismes comme les filles d’Isabelle, les Dames de Sainte-Anne et les Chevaliers de Colomb regroupent plusieurs membres. Tout y est pour le plaisir de la population!

Un hôtel de ville aux multiples fonctions

 

De 1924 à 1936, les rencontres du conseil municipal se déroulent dans le bureau du secrétaire-trésorier de la compagnie. À l’automne 1936, les travaux de construction de l’hôtel de ville débutent. Il logera aussi les bureaux de la Saguenay Power, la compagnie opérant la centrale.

On y retrouve plusieurs autres services, à la grande satisfaction des résidents de la ville. Un bureau de poste, une cour municipale, une épicerie, une boucherie, un salon de barbier y occuperont notamment le rez-de-chaussée. Le maire et les conseillers utilisent la salle de l’aile droite de l’édifice (actuellement les salles Rio Tinto, Roger-Lajoie et Marguerite-Bergeron) pour les séances du conseil municipal. Ces espaces servent aussi de salle de réception pour la compagnie de même que la salle communautaire au bénéfice de la population. On y organise notamment des soirées dansantes, que certains croyants considèrent comme « un péché ». Enfin, les Chevaliers de Colomb occupent le sous-sol où des allées de quilles et quelques tables de billard sont réservées aux hommes seulement!

L’hôtel de ville d’Isle- Maligne n’est pas seulement un bâtiment réservé aux activités politiques, mais bien un lieu commun où la population de la ville peut se rendre pour une foule d’occasions!